[ Sujet d'invention de français... ]
La princesse de Clèves partit s'asseoir sur un banc, dans le parc. Peut-être aurait-elle dans un coin plus calme la paix tant voulu. Car en effet, elle avait besoin de paix. Le récent combat qui avait fait rage en elle lorsqu'elle avait entrevu le duc de Nemours l'avait profondément éprise et lui faisait de la peine. Il lui fallait être seule pour qu'elle puisse reprendre ses esprits.
Assise, la princesse examina le paysage qui l'entourait : le soleil resplendissant donnait au petit jardin une allure divine. Elle se voyait déjà y cueillir des bouquets lorsque le prochain printemps arriverait. Autour d'elle se situait d'autres bancs blancs, disposés selon le petit jardin qui les encerclait.
Et c'est à ce moment-là que la princesse le vit. Assis sur un banc près d'elle, le duc de Nemours la fixait. Tétanisée, ne sachant ni que dire ni que faire, Mme de Clèves resta immobile. La personne qu'elle redoutait tant, celle qu'elle s'était juré d'éviter afin de respecter la volonté de son mari était en train de la regarder. Elle voulait partir, mais elle n'en était pas capable. Le duc s'approcha de la princesse.
«
Vous avez l'air toute troublée de me voir en ces lieux... Ne vous a-t-il pas été dit que je restais quelques jours supplémentaires ? »
La princesse ne répondit mots. La voyant ainsi troublée, M de Nemours continua son discours :
«
Je ne me sens pas capable d'assurer le trajet jusqu'à ma demeure... En effet, votre mari comptait beaucoup pour moi... Je vous présente mes condoléances, Madame. »
Il prit la main de la princesse et y déposa ses lèvres dans un baisemain des plus élégants. Cela fit rougir Mme de Clèves.
«
En effet, mon mari était un grand homme, et il vous tenait en grande estime. Sa mort m'affecte beaucoup...-
Il est évident que la mort de cet homme doit provoquer en vous un immense chagrin... »
La princesse acquiesça de la tête. Le duc s'assit à côté d'elle, regardant au loin. Les deux protagonistes restèrent ainsi quelques minutes à admirer le jardin, le regard dans le vide.
«
Quelle tranquillité... Dit M de Nemours d'un ton rêveur.
-
Mon mari et moi aimions beaucoup nous promener en ces lieux... Aujourd'hui, c'est ici que je vais lorsque j'ai besoin de me ressourcer.-
Et je vous comprends parfaitement, Madame. Une femme aussi douce que vous a plus que besoin de se ressourcer de temps en temps. »
Cette dernière phrase marqua la princesse. Tout se mélangeait en elle. Elle ne savait plus ce que lui voulait le duc, et si cette dernière phrase était une tentative du duc pour la courtiser.
«
Je pense que toute personne a besoin de se ressourcer un jour ou l'autre... Il n'y a nul besoin d'être douce, Monsieur le duc...-
Une fois de plus vous avez raison, Madame. Mais votre modestie vous joue des tours... »
Et le duc de Nemours s'approcha de la princesse, lui prenant ses mains entre les siennes. Surprise, tétanisée, la princesse ne sue ni que dire ni que faire. Son c½ur battait la chamade. Elle ne pouvait que regarder ces yeux pleins de vie, pleins de passion, ces yeux pour lesquels elle aurait autrefois tout fait.
«
Je porte en moi un terrible secret, Madame. Il n'est guère courtois de l'avouer et je le sais bien, mais je ne peux plus retenir un tel secret en moi. Je suis près à assumer les conséquences de vous faire de tels aveux, Madame. »
Les pensées qui parcouraient en ce moment même la tête de la princesse étaient si contradictoires les unes des autres. Elle aurait aimé avoir le courage de s'enfuir. Mais elle ne le pouvait pas. Ces yeux qui la fixaient étaient comme deux diamants, si précieux, si rares, si magnifiques...
« J
e vous aie toujours admiré, Madame de Clèves. Cela fait tant d'années que j'attends ce moment, et tant d'années que j'essaye de mieux vous connaître. J'ai eu de rares fois l'occasion de vous parler, et j'ai toujours regretté que ces occasions n'aient été plus nombreuses... Lorsqu'on me parle de vous, c'est comme si Dieu lui-même me parlait. Dès que j'entends le nom de Madame de Clèves, mon c½ur fait un bond dans ma poitrine, et je savoure alors la conversation jusqu'à sa dernière miette. Votre mari me parlait souvent de vous Madame, et d'une manière si passionnée... C'était pour moi une bénédiction. Et rien que pour cela j'aurais toujours une grande estime pour Monsieur de Clèves : il a su choisir la femme que tout homme aurait désirée, il a su vous choisir vous... »
Madame de Clèves eut alors le courage de retirer ses mains, ce qui ne surpris bien évidemment pas le duc. Elle prit une grande inspiration pour se calmer, ainsi que son courage à deux mains pour répondre au duc :
«
Monsieur le duc... Mon mari est peut-être décédé, mais il n'a pas forcément disparu en mon c½ur... Satisfaire votre requête ne serait pas une marque de respect envers sa mémoire...-
Quel mari n'aimerait pas que son épouse soit heureuse ? Votre mari était un grand homme, Madame. Et je serais prêt à mettre ma main au feu qu'il ne souhaite que votre bonheur... -
Je... -
Laissez-moi vous rendre la vie plus facile, Madame, l'interrompit le duc.
Cela serait une bénédiction de vous avoir chaque jour à mes côtés, et vous auriez la vie plus facile à vivre. Laissez-moi être une personne de confiance, une personne pour qui vous ne devrez pas douter de son inclination.-
Je suis désolée, mais encore une fois ce serait faire offense à la mémoire de mon mari. Un avenir avec vous à mes côtés serait un scandale.-
Mais enfin, Madame, expliquez-moi, dîtes-moi pourquoi ! En quoi vous rendre heureuse serait faire offense à votre mari ? »
Le duc de Nemours venait de faire mouche. Car en effet, il ne savait pas la terrible passion que ressentait la princesse de Clèves pour cet homme. Le lui avouer serait une offense à sa fierté, mais ne pas le lui avouer serait également problématique...
Peut-être le duc avait raison, peut-être qu'en ce jour son mari ne souhaitait que son bonheur puisqu'il n'était plus sur Terre... Mais peut-être avait-elle raison, peut-être répondre aux avances du duc serait faire offense à la mémoire de son mari. Voyant le duc attendre une réponse, elle se décida à tout avouer, et tant pis si cela était une erreur...
«
Je vous ai aimée pendant la vie de mon mari, et ce dernier est mort de chagrin par cet horrible péché... Voilà pourquoi je ne suis pas ouverte à vos avances... -
Hum... »
Le duc de Nemours resta une dizaine de seconde immobile, regardant au sol, à réfléchir. Que pouvait-il lui répondre ? Il venait d'apprendre un terrible secret, et il savait ce qu'avait coûté à la princesse de l'avouer : une partie du puzzle énigmatique venait de se révéler.
«
Vous ne devriez pas laisser quelqu'un, quel qui soit, vous empêcher d'accéder au bonheur, Madame. Je comprends parfaitement que l'amour que vous avez éprouvé a été cause de souffrances pour votre mari, mais pourquoi ne serait-il pas cause de bonheur puisque aujourd'hui je m'offre à vous ? Hier, vous m'aimiez, et cela a fait du mal à votre mari. Aujourd'hui, tout ce qu'il souhaite, ce n'est que votre bonheur... Et cet amour que vous avez éprouvé hier et qui a tué votre mari, pourquoi ne pourrait-il pas maintenant être cause de joie ?-
J'ai ma fierté ! Que dira t'on de la pauvre, malheureuse, Madame de Clèves, qui a récemment perdu son mari et qui déjà a une aventure amoureuse avec un autre homme... Les gens les plus ignobles de ce monde, et Dieu sait combien ils sont nombreux, inventeront les pires rumeurs sur moi. Partout, mon nom sera comparés à la femme qui a tué son mari pour pouvoir vivre avec son amant... -
Je ne partage en aucun cas ce point de vue ! Vous avez toujours été très distinguée, et tous les hommes qui ont eu l'honneur d'être vos hôtes ont gardé de très bons souvenirs de vos visites. Vous êtes partout très respectée. -
Vous oubliez cependant de mentionner que mon mari est décédé... Nombreuses sont les femmes qui, éprises de chagrin, ont sombré dans la folie... Cette aventure amoureuse serait prise comme tel, Monsieur le duc. -
Vous ne faîtes pas confiance au peuple, Madame. Contrairement à ce que vous pouvez penser, une femme comme vous, qui est respectée et citée de nombreuses fois comme image de marque, ne sera jamais prise pour folle, et votre image n'en prendrait même pas une égratignure. Au contraire, l'acte de vous joindre à moi vous donnerait l'image d'une femme qui ne laisse aucune place au chagrin, et qui goûte aux joies de la vie. Quel mal y a-t-il à profiter pleinement de la vie ? -
Aucun, vous avez raison... Mais je reste sur mes positions à propos du fait que le peuple profiterait de cette liaison pour inventer les pires rumeurs qu'il soit. -
Eh bien ! Si vos dires étaient vrais, bien que cela m'étonnerait grandement, il n'y aurait qu'à déclarer cette liaison. Ne rien cacher au peuple pour que ce dernier ne puisse rien dire sur la légitimité de cet amour. -
Oui, je... »
La princesse ne savait que répondre. Le duc réfutait chaque argument qu'elle trouvait contre la légitimité d'un amour qu'elle vivait lors de la vie de son mari... Mais aujourd'hui, plus rien n'était pareil, tout avait changé... Son mari était décédé, elle était aujourd'hui toute seule. Tout ce que le défunt pouvait souhaiter à son épouse, c'est de vivre heureuse. Le duc était là devant elle. C'était si invraisemblable qu'elle se demandait si ce n'était pas un événement que son mari avait provoqué depuis là-haut.
Elle ressentait une sensation de bien-être en elle. Une sensation de bonheur. Elle souhaitait que cette sensation ne la quitte pas. Et malgré sa résignation à l'idée de suivre le duc, malgré la peur de faire offense la mémoire de son mari, elle suivit son c½ur... Lentement, elle s'approcha du duc, et déposa sa tête sur l'épaule de ce dernier. Monsieur de Nemours lui enroula le bras autour du cou. Et ensemble ils contemplèrent le jardin qui les entourait. C'était une belle journée d'automne.